Marc Márquez l'a dit à juste titre : seuls ceux qui connaissent véritablement le MotoGP savent apprécier à sa juste valeur son neuvième sacre mondial, décroché le week-end dernier six ans après le précédent. Parmi eux se trouvent deux pilotes qui entretiennent un lien à part avec l'Espagnol, deux champions qu'il a lui-même sollicités dans les moments extrêmement compliqués qu'il a vécus ces dernières années.
Il y a d'abord Mick Doohan. Le lien de l'Australien avec Marc Márquez, 28 ans plus jeune que lui, s'est créé autour de deux notions en théorie contradictoires : le succès et la douleur. C'est sans doute pour cette raison que l'Espagnol a sollicité ses conseils lorsqu'il était au plus bas, après cette fameuse blessure au bras ayant nécessité quatre opérations et failli le pousser à mettre un terme à sa carrière.
Lire aussi :Jusqu'à sa chute à Jerez, au lancement du championnat 2020, Márquez connaissait une trajectoire fulgurante. Cela avait été le cas dans sa carrière, sachant qu'il venait de décrocher six couronnes en sept ans dans la catégorie MotoGP après avoir déjà tant brillé aux échelons inférieurs. Et cela valait aussi dans cette course durant laquelle il était remonté de la dernière à la deuxième place et réalisait une véritable démonstration, avalant ses adversaires les uns après les autres. Cela contraste nettement avec ce qui allait suivre, une traversée du désert soudaine et difficile à comprendre pour lui.
C'est précisément pour cela que Márquez a cherché des réponses auprès de quelqu'un à qui il pouvait s'identifier. Doohan était le meilleur interlocuteur pour cela, lui qui avait vécu une épreuve similaire, une trentaine d'années auparavant, et qui en était sorti encore plus fort. Leurs deux noms avaient été mis en parallèle pour leurs succès et statistiques, mais ils l'étaient désormais pour les similitudes entre leurs blessures et l'épreuve traversée.
"Marc et moi avons parlé plusieurs fois pendant cette période de convalescence. Il n'y a pas beaucoup de gens dans le monde avec qui on peut avoir ce genre de conversations, car peu d'entre nous ont vécu des situations de la sorte. C'est sans doute ce qui l'a aidé", explique Mick Doohan dans une interview accordée à Motorsport.com.
En 1992, l'Australien était le leader de Honda et il dominait le championnat du monde 500cc après avoir remporté cinq des sept premiers Grands Prix et terminé deuxième lors des deux autres courses. Cependant, cette série a brutalement pris fin à Assen, où un accident a failli entraîner une amputation de la jambe gauche.
De cette chute aux Pays-Bas jusqu'au premier de ses cinq titres consécutifs, en 1994, la vie de Mick Doohan a été marquée par la douleur et les sacrifices, deux notions que Marc Márquez ne connaît que trop bien aujourd'hui. "Il y a beaucoup de similitudes avec mon cas, car moi aussi je dominais avant de tomber à Assen. Et il m'a aussi fallu plusieurs années pour m'en remettre", reprend l'Australien.
Lire aussi :Et le parallèle ne s'arrête pas là, car Doohan partage aussi ce qui a torturé l'Espagnol, à savoir sa volonté de reprendre la compétition trop tôt après une chute que tous deux ont subie dans le même virage du circuit de Jerez. C'est une erreur que Márquez regrette encore aujourd'hui puisqu'elle a aggravé sa blessure, néanmoins il allait finir par revenir au sommet. Doohan, quant à lui, ne s'en est jamais relevé car c'est à la fin de sa carrière qu'il a fait preuve de cet empressement aux lourdes conséquences.
"L'élan qui l'a poussé à tout donner vient du désir de continuer à courir, comme moi. Marc avait quelque chose à terminer, et rien ne motive plus que cela pour se donner totalement", souligne le quintuple champion du monde.
Dans les propos de Doohan résonnent à la fois la résilience et la force. La résilience, car la douleur était inévitable ; la force, car de ce traumatisme est finalement venu le carburant qui a alimenté son retour. Et Márquez se retrouve également dans cette motivation. Ce qui, pour beaucoup, aurait marqué l'arrêt d'une carrière a été pour tous les deux une opportunité de réécrire l'histoire.
"Mentalement, ce que Marc a accompli montre à quel point il est fort. Avoir autant de blessures et d'opérations vous fait plonger au plus profond de vous-même, en tant que personne. Tout les efforts qui sont derrière ce qu'il a fait expliquent pourquoi il est aussi humble", ajoute l'ancien pilote Honda, qui rejoint en cela les propos de Gigi Dall'Igna.
Le parallèle entre les deux champions, séparés par trois décennies mais unis par la même souffrance, dessine un récit de survie qui dépasse le simple cadre des courses moto. Doohan et Márquez partagent le destin de ceux qui avaient tout, qui ont tout perdu en un instant et qui ont trouvé la force de se réinventer sans trahir ce qui les a rendus légendaires.
"Ce titre sera très gratifiant pour Marc, surtout parce qu'il en est arrivé à envisager la retraite. La période durant laquelle il était blessé lui a paru interminable et très dure. Mais je suis sûr qu'à présent, il regarde en arrière et pense que tout cela en valait la peine", ajoute Mick Doohan.
Après les souffrances physiques, Marc Márquez a aussi dû affronter les doutes. Une fois débarrassé des interventions sur son bras, il s'est confronté à une Honda qui n'était plus que l'ombre de la moto gagnante qu'il avait connue. Était-ce de sa faute ? Était-il à présent dépassé ? L'Espagnol s'est posé ces questions et la seule manière qu'il ait trouvé pour y répondre a été de chercher à piloter la meilleure moto du plateau, ce qu'il a fait l'an dernier en courant gratuitement pour l'équipe Gresini.
Mais pour en arriver là, Márquez a dû se résoudre à rompre son contrat avec Honda, un déchirement pour lui. C'est là qu'il a sollicité les conseils d'un autre pilote, Dani Pedrosa, qui a été son premier et plus stable coéquipier en MotoGP. Les deux hommes ont fait équipe pendant six ans, lorsque le #93 a intégré la catégorie reine et rejoint Pedrosa dans le stand Repsol Honda. Ils ont huit ans d'écart et le plus jeune dira un jour que son aîné lui a "appris à piloter".
Pedrosa se souvient parfaitement de cette conversation qu'ils ont eue à l'automne 2023, au cours de laquelle celui qui était encore pilote Honda s'était confié, chamboulé à l'idée de rompre avec son constructeur.
"Nous avons discuté lui et moi, il y a deux ans exactement", s'est souvenu dimanche l'actuel pilote essayeur KTM au micro de DAZN, chaîne espagnole pour laquelle il commente certaines courses. "La situation était très différente pour lui. Il était très inquiet à ce moment-là, il doutait beaucoup et il a dû prendre une décision très difficile. Le voir redevenir champion du monde aujourd'hui est certainement une grande satisfaction pour lui, pour son entourage, pour sa famille et pour les fans."
Lire aussi :Comme Doohan, Pedrosa comprend la dimension exceptionnelle que les événements de ces dernières années apportent à ce nouveau titre, et il dit toute son admiration pour son ancien coéquipier.
"Je suis très heureux pour lui. Je le félicite, car je me souviens de cette conversation. Et il a incontestablement tout mon respect. J'espère qu'il profitera pleinement de ce moment, qui l'a sans doute fait souffrir et lui a permis d'exprimer le meilleur de lui-même."
"Marc est entré dans l'histoire, il a sans aucun doute réalisé aujourd'hui quelque chose qui marquera notre sport. C'est un nouveau titre, mais ce n'est pas seulement un titre de plus, comme nous le savons tous, compte tenu du chemin qu'il a dû suivre pour le remporter", a conclu Dani Pedrosa.
Avec Rubén Carballo Rosa
2025-10-01T07:42:32Z